Le chant choral, une voie pour une adolescence épanouie ?

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16/01/2026

Le chant choral, une voie pour une adolescence épanouie ?

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La voix qui fait des siennes, l’acné, un corps méconnaissable et incontrôlable, les parents irritants, les profs nuls… à l’adolescence, rien ne va. Et le chant choral pourrait aider à ce que jeunesse se passe, nous enseigne une récente étude des chercheurs de l’Université Paris Cité. Explications.

Quiconque fréquente les adolescents sait que le chant choral n’est pas la première activité à laquelle on pense pour extraire le jeune de sa torpeur habituelle. Les études nationales le montrent : alors que la pratique chorale concerne 5% de la population française, les enfants et les adolescents sont très peu représentés dans les chorales associatives – ils chantent majoritairement dans le cadre scolaire ou lorsque la chorale fait partie d’un cursus au conservatoire. La Philharmonie de Paris, avec le concours de la Fondation Bettencourt Schueller, a souhaité relever le défi, mais en abordant la pratique chorale autrement : de janvier 2023 à juin 2024, l’institution a proposé à 11 collèges de la région parisienne ainsi qu’à trois établissements des académies de Lyon, Rouen et Strasbourg, de participer au programme EVE – Exister avec la Voix Ensemble. 400 jeunes, âgés de 11 à 15 ans, ont suivi les cours de chant choral hebdomadaires et les répétitions en tutti encadrées par les professeurs de musique et les chefs de chant en vue de la préparation du concert final. Mais la vraie originalité du projet, comme d’ailleurs lors de sa première phase destinée aux écoles primaires, est l’approche psychocorporelle qui accompagne le volet musical. Son objectif : créer les conditions d’un bien-être global qui favorise la pratique artistique, mais aussi travailler les problématiques propres à l’adolescence.

“L’adolescence, c’est compliqué. L’adolescent suit un processus de changement psychique et corporel important qui peut le mettre en difficulté : avec la mue, qui touche d’ailleurs les filles et les garçons, son corps qui grandit, qui se transforme, explique Indiana Wollman, responsable de la recherche au Département éducation de la Philharmonie de Paris. Et il nous a semblé que l’approche psychocorporelle du projet pourrait venir soutenir l’équilibre psychologique du jeune dans ces transformations parce qu’elle met l’accent sur la place du corps dans la production du son, du chant, mais aussi favoriser ses relations affectives au sein du groupe, très importantes pendant la puberté. Et vu que le parcours scolaire d’un collégien et d’un lycéen en France met désormais beaucoup l’accent sur les compétences orales [avec le Grand oral du Baccalauréat, ndlr], on a eu l’idée que le chant choral pouvait être approprié pour accompagner le jeune dans le développement des capacités oratoires aussi.”

Les jeunes ont ainsi abordé le chant, bien sûr, et ont suivi en parallèle différents ateliers : de la technique Alexander, qui permet de mieux appréhender et maîtriser son corps, de la rythmique Dalcroze, qui permet de vivre la musique par le mouvement, ou de la musicothérapie, pour travailler la désinhibition dans la mise en voix, explique la professionnelle. Cette préparation psychocorporelle et l’effet du groupe “qui porte le chant” ont permis aux participants de dépasser “le sentiment de honte de chanter devant ses pairs”, précise-t-elle.

“La voix se musicalise parce qu’elle peut chanter”
Comme la première phase du projet EVE, son deuxième volet a fait l’objet d’une étude scientifique, conduite par le Centre de recherches psychanalyse, médecine et société (CMPRS), laboratoire de l’Université Paris Cité. La recherche s’est penchée sur trois dimensions du projet, explique Anthony Brault, maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie à l’Université Paris Cité : “Premièrement, l’effet que peut avoir le chant choral sur l’estime de soi. Ensuite, l’effet qu’a le chant choral dans l’intégration psychique de la mue vocale. Et puis, l’effet que le chant choral et les pratiques psychocorporelles associées peuvent avoir dans les processus de changement intrapsychique des adolescents sur la représentation de soi, sur la représentation de l’autre, sur l’image du corps et sur la mobilisation de ses affects.”

Et les résultats, révélés il y a quelques jours à l’occasion de la journée mondiale du chant choral le 11 décembre, sont “très probants”, selon Anthony Brault.

Pendant la durée de l’expérimentation, le nombre d’élèves chanteurs affichant un très bas niveau d’estime de soi a significativement diminué. Il y a même eu “un effet anticipatoire : le simple fait de savoir qu’ils participent au projet a amélioré l’estime de soi des adolescents”, précise Anthony Brault . Sur le plan de la mue vocale, les ateliers de chant collectif ont notamment permis aux participants de mieux accepter la transformation de leur propre voix mais aussi d’appréhender avec bienveillance celle des autres : “Au départ, on a observé que la confrontation des adolescents avec leur voix les inquiétait. Ils exprimaient la honte de cette voix qui change : dans la perspective de chanter en grand groupe, mais aussi au quotidien. Après l’expérience, leur regard sur la voix des autres, mais aussi sur la leur, a changé : “la voix se musicalise, s’esthétise parce qu’elle peut chanter”, explique le psychologue.

Enfin, l’étude a mis en lumière des transformations significatives dans les processus intraphysiques des participants, notamment sur leur capacité à symboliser leurs émotions. La pratique du chant choral agirait ainsi comme un catalyseur de résilience en renforçant la relation à l’autre, suggèrent les chercheurs. Sa dimension collective permet de mieux s’accepter et de s’intégrer au groupe et par conséquent de construire une relation plus complexe et plus identifiée à l’autre : “Pour chanter ensemble, on n’a pas besoin d’avoir seulement deux catégories de voix. Mais il peut y avoir une multitude de différentes voix qui peuvent très bien s’accorder, complète Mi-Kyung Yi, professeure en psychopathologie et psychanalyse à l’Université Paris Cité, cosignataire de l’étude. La relation à l’autre sert en fait de caisse de résonance ou de chambre d’écho, permettant à l’adolescent de s’entendre et de s’entendre mieux.”

“La voix évoque le registre de l’intime”
“La voix constitue l’indicateur le plus sonore des transformations pubertaires d’un adolescent, et de son intimité aussi, précise Mi-Kyung Yi. Chanter devant les pairs, devant les autres adultes, implique d’exposer son intimité en voie de changement.”

Au-delà d’une pratique artistique, la pratique collective du chant choral telle qu’elle est proposée par le dispositif EVE, permettrait ainsi de canaliser et de transformer les préoccupations pubertaires typiques des adolescents, observe Anthony Brault :

“La voix chante la différence des sexes, évoque le registre de l’intime. Elle est un excellent laboratoire de recherche par rapport à ces questions entre identité et relation à l’autre. Elle convoque les transformations corporelles, les transformations pubertaires, mais aussi l’autre dans la différence qui s’exprime à travers la voix, ce réel vocal ‘ je suis un garçon, je suis une fille’, et tous les troubles qui peuvent y être associés et qui font qu’on se différencie l’un de l’autre. A l’adolescence, l’appropriation biologique, physique mais aussi psychique de sa voix vient convoquer forcément l’autre.”

En psychiatrie de l’adolescence, le travail sur la voix et le chant est utilisé depuis longtemps en médiation thérapeutique, avec des résultats très bénéfiques, souligne Anthony Brault. L’expérience menée dans le cadre du projet Eve démontre que le chant choral dans le milieu scolaire présente des bénéfices considérables, sinon thérapeutiques, pour le moins préventifs, pour la santé psychique et le bien-être des adolescents, conclut Mi-Kyung Yi.

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